16/03/2011

La culpabilisation du patient.

Cet article va être un peu long, mais il décrit un phénomène assez nouveau : la culpabilisation du patient en milieu médical.

Je vais commencer par la culpabilisation " non ciblée ", vous allez comprendre tout de suite de quoi je veux parler.

Vous avez sans doute lu ou entendu cette semaine que le tabac était maintenant la cause principale de décès ce qui vous a fait oublier que le mois passé on nous avait fait le même type d’annonce concernant l’obésité.

Ce mois-ci donc, c’est le tabac qui tue le plus, le mois passé c’était l’obésité et les maladies qu’elle cause (on a même pas hésité à répercuter l’information selon laquelle l’obésité allait tuer l’assurance-vie).

Le mois précédent, c’était les accidents de la route qui causaient le plus de décès et encore un mois plus tôt, les maladies liées à la consommation d’alcool.

Bien sûr, toutes ces informations sont contradictoires, mais ça ne gène pas grand monde ; bien sûr pas les journalistes qui peuvent pondre un article sans peine, alors qu’un bon journaliste devrait se questionner sur l’impossibilité conjuguée de toutes ces infos contradictoires, et ça ne gène pas non plus le patient potentiel qui " oublie " instantanément l’info qui ne le conçerne pas pour ne " gober " que celle qui le vise.

La succession de toutes ces annonces a pour but de culpabiliser anticipative ment le " pas encore malade " face à la maladie qui ne manquera pas de le toucher dans un an ou dans trente ans.

L’humoriste Jean-Marie Bigard a presque réalisé une étude de société à propos de ce phénomène dans son tout bon dernier spectacle ; Fumer tue nous disent les paquets de clopes, l’humoriste corrige par " fumer peut tuer ".

C’est très non politiquement correct mais c’est vrai, mes deux parents fument leur paquet de clope journalier depuis cinquante ans et sont toujours là, mais quand ils seront malades, le médecin n’hésitera pas à leur cracher un très cynique " On vous l’avait bien dit ! ".

Fumer peut tuer, boire peut tuer, " malbouffer " peut tuer, conduire peut tuer, travailler peut tuer, niquer peut tuer, mais une chose est certaine, comme le dit Bigard : VIVRE TUE ! C’est inéluctable et il n’est pas correct d'y ajouter "qu'en plus c'est de notre faute" en sous-entendant que c'etait évitable.

Parlons maintenant de la culpabilisation "ciblée ".

Cette culpabilisation là s’adresse directement au patient dés qu’il se présente à l’hôpital ou chez son médecin l’enquête de culpabilisation démarre :

Vous fumez ? Combien de cigarettes ?

Vous buvez ? Quelle quantité ?

Vous pesez combien ? Vous mangez trop !

Vous vous brossez les dents après chaque repas ?

Vous avez fait un check-up régulier?

Vous mangez bien vos cinq fruits et légumes par jour régulièrement ?

Vous beurrez vos tartines ?

Vous faites du sport, vous bougez assez?

L'inquisiteur débusquera toujours la faille, parce qu'il y en en a toujours une, quel que soit votre comportement et votre mode de vie; le médecin est "drillé" pour la trouver.

Tout cela pour en arriver à la conclusion inévitable : c’est de votre faute ! ! ! Sous-entendu c’est bien fait pour ta gueule et ça va encore coûter du blé à la société pour te soigner. Là est le nœud du problème : la valeur économique de l’humain, mais j’y reviendrais plus loin.

La culpabilisation des parents est automatique aussi quand l’enfant est trop jeune pour être un bon coupable :

La gamine de quatre ans fait de la fièvre un vendredi soir, un bon trente-neuf ; le médecin traitant n’est pas disponible on va aux urgences : pas bien, on encombre les urgences, on est un mauvais citoyen, on appelle le médecin de garde qui file un antibiotique, le samedi la fièvre persiste on ne peut pas rappeler le médecin, il nous répondrait " faut laisser l’antibiotique agir, c’est pas en un jour que ça marche " en secouant la tête comme s’il parlait à des demeurés.

Le dimanche la fièvre persiste ; toujours pas question de retourner aux urgences ou on vous répondra que c’est pas une bonne idée de se présenter aux urgences un dimanche puisque c’est " service minimum " et qua cause de vous il faudra rappeler un médecin, toujours en secouant la tête face à ce patient demeuré.

Le lundi c’est décidé, vous retournez aux urgences, la fièvre est toujours là, c’est pas bon. Dès votre arrivée l’enquête de culpabilisation commencera : c’est après trois jours de fièvre que vous vous décidez à venir montrer votre enfant ? Vous vous rendez compte ? Trois jours ? C’est trop tard nondidju, fallait venir plus tôt. La tête qui balance à fait place aux gros yeux réprobateurs face aux parents indignes et on sent bien que l’infirmière se tâte pour décider si elle va faire appel à la police face aux presque-tortionnaires débiles qu’elle à devant elle.

Culpabilisation généralisée et déresponsabilisation du système hospitalier face à l’erreur de diagnostic du premier médecin.

Alors, vous me direz " Mais quel est le but ? ? ? ? "

C’est tout simple, cette culpabilisation généralisée vise au principe de la responsabilisation de l’humain face à sa propre rentabilité économique au sein de la société. Vous ne le savez peut-être pas, mais chaque citoyen peut-être une plus-value pour l’économie d’un pays, mais il peut aussi être une source de perte.

En gros, on peut résumer cela ainsi : un travailleur indépendant est une source de profit pour l’état de par les cotisations qu’il paye, un travailleur salarié lui n’engendre pas de profit ni de pertes, sa balance s’équilibre entre la plus-value de son travail et le coût engendré par son entretien (mutuelle, etc…). Un vilain chômeur par-contre est un coût pour la société ; il faut le nourrir et l’entretenir médicalement sans aucune plus value, c’est pire qu’un clochard par-exemple qui lui engendrera peu de coûts, il ne réclamera pas d’allocations et crévera sur le trottoir sans dépenses pour la sécurité sociale.

Donc, le but de cette culpabilisation généralisée face à la maladie et à la mort vise à augmenter la rentabilité des plus actifs pour le bien-être de la société : ne fumez pas, ne buvez pas, mettez des capotes, roulez prudemment, vous vivrez plus longtemps…et rapporterez de l’argent plus longtemps. Après soixante ans faites ce que vous voulez , vous ne servez plus à rien et il faut vous restituer sous forme de retraite-pension les plus-values que vous aviez engendré !

Cynique moi ? non, le message est d’ailleurs clair et passe sur toutes les chaînes : Mesdames, n’oubliez pas de passer votre mammographie annuelle entre quarante-cinq ans et soixante-cinq ans…pas besoin d’étire sociologue pour comprendre le message ; Après soixante-cinq ans…dépechez-vous de calancher, parce que vous commencez à coûter bonbon !

En conclusion, ce n'est pas le but que je critique ici (l'économique passe avant l'humain, c'est comme ça, on n'y changera rien) c'est plutôt la méthode employée qui me heurte. Cette culpabilisation qui essaie de nous faire croire que si on suit bien tous les conseils on ne sera jamais malade, qu'il n'y aucune chance de mourir si on fait tout "comme il faut" et que si on tombe malade c'est qu'on l'a bien cherché. On culpabilise l'humain et par la même occasion on déculpabilise les entités quelles qu'elles soient, gouvernementales et autres. Les Japonais, par exemple, ensavent quelque chose, puisque on est pas très loin de leur expliquer qu'une centrale nucléaire qui explose c'est pas bien grave et la semaine prochaine, on leur dira sans doute qu'un peu de radioactivité ça dégage les bronches et ça tue les microbes. Du tout bon quoi!

10:58 Écrit par John | Lien permanent | Commentaires (1) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook |

Commentaires

Génial l'article! :-)))
La vérité qui risque de tuer! :-)))
Lire cet article tue ....la connerie! :-))))

Écrit par : Jules | 16/04/2011

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